Mme Marie Thérèse Atallah

Conseillère de Paris

 

En ce qui me concerne, je souhaite intervenir à partir de l'intitulé de ce colloque dans la plaquette que j'ai sous les yeux : « Pour un avenir commun à visage humain. L'implication citoyenne, aujourd'hui, une exigence ! » Donc, peut-être faut-il parler des conditions d'une véritable participation citoyenne. Dans le titre de cet atelier, vous nous invitez à réfléchir sur les espaces socioculturels et médiatico-politiques qui jouent un rôle de diabolisation entre les citoyens ou un rôle de gommage - je n'aime pas trop le mot mais c'est pas grave - de disparités entre citoyens français ou européens et citoyens d'origine étrangère. Personnellement, je vais essayer d'aborder la question au niveau de la France, car la citoyenneté européenne se construit à partir du pays où l'on vit, voire de la ville où l'on habite. C'est en France que nous vivons en tant qu'européens et si je dois témoigner sur mon expérience personnelle, je préfère parler de comment le système français intègre ou exclu ses citoyens d'origine immigrée.

Il ne faut pas se voiler la face, nous devons avouer que nous vivons une crise par rapport à l'intégration des populations immigrées dans notre société, il y a peut-être besoin de réformer ou d'améliorer le fonctionnement des outils de notre démocratie. L'immigration est pointée du doigt, dans notre pays et en Europe. La stigmatisation de l'immigré existe et son utilisation est manifeste à des différents niveaux de notre société. Pour essayer de comprendre cette réalité complexe, je vous propose quelques clés de réflexions pour notre débat.

Tout d'abord, je pense qu'il faudrait placer le sujet dans son contexte économique. Les temps sont durs, le chômage frôle la barre de 10%. Les premières victimes de cette crise d'emploi sont les étrangers, voire les citoyens d'origine immigrée. Dans un tel contexte économique avec une politique d'emploi qui favorise le libéralisme sauvage, l'intégration du citoyen d'origine immigrée par le biais du travail devient une mission doublement difficile, notamment lorsque l'Etat démissionne de son rôle de régulation pour favoriser une meilleure justice sociale en matière d'accès à l'emploi .

Parallèlement au contexte économique qui ne semble pas être très favorable pour espérer sa contribution à la construction d'un avenir à visage humain, il est clair qu'il faudrait aussi se poser la question sur notre système politique et sa capacité d'intégrer le résident étranger vivant dans notre pays, qui potentiellement pourrait devenir un citoyen comme les autres s'il demande sa naturalisation. En France, la notion de citoyenneté reste liée à la nationalité, nous continuons à refuser la citoyenneté de résidence et refusons le droit de vote à nos résidents étrangers vivant sur le territoire français. Tout le monde souhaite la promotion de la citoyenneté, mais la France reste un des derniers pays européens qui n'a pas ratifié le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales. Comment peut-on espérer établir un rapport positif et constructif avec les étrangers vivant dans notre pays si nous continuons à refuser leur participation à la vie politique de leur ville ou de leur région. Etre acteur dans la vie politique de sa ville, se sentir reconnu en tant que citoyen à part entière comme tous ses voisins d'immeuble et les habitants de son quartier, sont des facteurs essentiels dans le processus d'intégration de toute personne ayant à construire son avenir en France. En plus, je pense que le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales ne peut que favoriser le vote des citoyens d'origine étrangère qui n'y voient pas souvent l'intérêt d'y participer, surtout lorsqu'ils sont issus de pays non démocratiques. Il est donc indispensable d'être conscient de ce facteur de blocage qui favorise la discrimination entre les résidents d'un même pays, voire d'un même quartier.

Cette réalité politico-économique entraîne des effets très négatifs sur ce que vous avez appelé « les espaces socioculturels et médiatico-politiques » d'autant plus que le contexte géopolitique international est loin d'être un appui pour la construction d'un avenir à visage humain.

Si nous prenons l'exemple de l'école comme espace socioculturel, nous serions tous d'accord pour regretter toutes ses difficultés qu'il rencontre dans sa mission d'éducation selon les valeurs convenues par la République. Nombreux sont les professionnels de l'éducation et les intellectuels qui s'expriment sur l'impuissance de notre école face aux problèmes socioculturels qui se manifestent dans son espace. Etant donné son rôle principal dans la construction d'un avenir à visage humain, je pense qu'il est indispensable de réfléchir sur comment les acteurs de l'école puissent rétablir son rôle tout en prenant en compte toutes les mutations socioculturelles que traverse notre société française.

En ce qui concerne les espaces médiatico-politiques qui, à mon sens, ont une grande responsabilité dans ce domaine, il est regrettable de constater que c'est souvent la facilité, le schématisme et le simplisme qui priment pour s'adresser à l'opinion publique. Répondre aux vieux réflexes et fantasmes des gens semble être la devise principale de nos médias. Il faut attirer, voire choquer pour stimuler le lecteur ou le spectateur. L'information est devenue une marchandise destinée à la consommation rapide. Ainsi, l'opinion a souvent tendance à se former sur la base d'un schéma simplificateur ayant la notion du bien et du mal comme seul registre pour analyser n'importe quelle situation.

Il est évident que dans un tel contexte, la stigmatisation ou la diabolisation est un facteur de blocage empêchant la compréhension des phénomènes et des situations complexes telles que celles liées à l'immigration dans notre pays et en Europe.

N'oublions pas qu'il ne suffit pas de critiquer le système et de souligner ses blocages par rapport à la construction de notre avenir, permettez-moi aussi d'aborder la responsabilité des publics concernés par notre sujet, à savoir les résidents et les citoyens d'origine immigrée vivant en France.

Il faut pouvoir reconnaître les avantages de notre démocratie qui permettent à tous les citoyens sans aucune distinction non seulement d'avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs, mais aussi de les inciter, par le biais des instances de la démocratie locale, à participer à la vie politique à l'échelle du quartier et de la commune.

Selon le choix que l'on peut faire pour participer à la vie publique, le citoyen ou tout résident peut décider de jouer un rôle constructif au sein des associations, des partis politiques, des institutions ou autres instances afin de contribuer à la construction d'un avenir à visage humain.

Ceci dit, je pense qu'il est important de bien connaître le fonctionnement de notre démocratie pour pouvoir être acteur et jouer un rôle constructif en son sein. La France, n'est pas la Grande-Bretagne. Le système anglo-saxon prône l'identité communautaire. En France, c'est un système qui prône l'universalisme et le droit de l'individu. C'est la liberté de l'individu qui est privilégiée par rapport celle de la communauté. Il est vrai que l'on commence en France, et c'est tout récent, à reconnaître la communauté ou l'identité communautaire. Je pense qu'avec son système d'intégration basé sur la reconnaissance de la liberté de l'individu, la France favorise l'émergence d'une culture plurielle capable de dialoguer et échanger avec plusieurs cultures à la fois. Tandis que dans le système anglo-saxon où les communautés et les cultures étrangères sont reconnues en tant que telles et sont plutôt juxtaposées dans le paysage urbain, obligeant l'individu à rester enfermé dans sa propre communauté. A mon sens, les frontières entre les communautés sont beaucoup plus perméables pour les individus vivant en France que pour ceux qui vivent en Angleterre ou aux Etats-Unis.

Avec toutes les vagues d'immigration que notre pays a connu à travers son histoire, n'est-il pas valable de constater que l'identité socioculturelle se présente comme une composante en perpétuel changement dans notre société ? Que l'identité culturelle du citoyen français d'origine immigrée est tout de même différente de celle de ses parents ou de ses grands parents, qui eux appartiennent souvent à la seule culture du pays d'origine ?

Pourquoi ne pourrions-nous pas remplacer la notion de « culture d'origine » de la deuxième ou troisième génération, par ce que l'on pourrait appeler « culture mixte » ou « culture plurielle » ? Ne s'agit-il pas d'une sorte d'émergence d'une « troisième culture » ?

En tout cas, il serait très grave à mon sens de mettre le citoyen d'origine étrangère devant un choix entre les deux cultures. Ce sont ces individus que j'appellerai de « culture mixte » qui pourraient être les acteurs principaux de la construction d'un avenir à visage humain.

Pour être plus concrète et pour approcher la réalité telle que nous la vivons en Europe en général et en France en particulier, il faudrait parler de la culture et de la communauté musulmane. Je ne compte pas analyser le sujet dans ses dimensions historiques, économiques et sociales. Je voudrais le prendre comme exemple pour dire comment un résident ou un citoyen d'origine immigrée pourrait participer à la construction de notre avenir au sein de notre système démocratique français.

Beaucoup de questions traversent notre société par rapport au citoyen musulman et sa communauté. Comment peut-on être musulman et français à la fois ? L'islam est-il incompatible avec les lois de la République ? Comment peut-on vivre son identité musulmane en France ? Le débat est ouvert en France et en Europe. Il appartient à nous tous de dialoguer ensemble dans le cadre de toutes les instances de notre système démocratique pour réfléchir sur les mutations culturelles dans notre pays.

Si vous voulez être acteur au niveau local, les instances existent. L'expérience parisienne en est un bon exemple. C'est une expérience très riche en matière de la mise en ouvre de la démocratie locale. J'invite toutes les associations et les citoyens d'origine immigrée, comme moi à vivre leur citoyenneté et participer à la vie de leur quartier et leur ville. Je crois que la construction de la citoyenneté européenne se fait au niveau local d'abord. Et tant que le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales n'est pas affirmé en France, l'application du principe de citoyenneté, base de la démocratie, reste inachevée dans notre pays.

A Paris, la mise en place par l'équipe municipale actuelle des conseils de quartiers, du conseil des étrangers non communautaires, des maisons des associations, du conseil de la jeunesse et autres outils de démocratie locale, sont pour moi des nouveaux espaces socioculturels où peuvent s'épanouir toutes les identités et les cultures de l'ensemble des parisiens sans aucune distinction. Tout le monde peut participer à ce chantier du « bon vivre ensemble » dans une capitale européenne qui souhaite favoriser une culture plurielle qui compose avec la différence constructive et rejette tout repli et crispation identitaire de quelque nature qu'elle soit.

Pour finir, je dirais que le système démocratique est très favorable à la notion de « différence », mais il ne faut pas oublier que l'objectif est surtout le bon « vivre ensemble ». Aussi, je dirais qu'il faudrait se méfier d'un contexte politique, voire géopolitique plutôt favorable au repli identitaire, au communautarisme, voire au confessionnalisme. Pour ma part, je reste sceptique par rapport à la politique du gouvernement actuel qui traite l'immigration comme si elle était une menace pour la France au lieu de la considérer comme elle l'a toujours été, tout au long de l'histoire de France, une source d'enrichissement pour la démocratie occidentale, pour notre société plurielle et pour l'avenir de l'Europe.

Je vous remercie.

 

 

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