Mme Alima BOUMEDIENNE-THIERY

Députée européenne .

Bonjour, vous m'excuserez, je suis arrivée en retard. Avant de répondre à cette question, avant de savoir si oui ou non il y a une singularité politique, je crois qu'il faut quand même faire quelques rappels. On ne peut pas en faire l'économie - et vous l'avez peut-être déjà fait et je le regrette, mais on peut faire au moins quelques rappels personnels. Je crois que, aujourd'hui, c'est une question qui se pose de plus en plus la diversité politique, et notamment la couleur qui existe dans les partis politiques. Il est clair que nos partis politiques sont plus ou moins à l'image de la société. Malheureusement c'est vrai qu'il y a des difficultés pour que toute une partie de la société puisse intégrer ces partis politiques. Il y a des difficultés, parce que déjà quand on est jeune, on a pas toujours envie de faire de la politique, d'une part. Quand on vit aussi une certaine exclusion ou une certaine discrimination, notamment au travail, au logement. Comme n'importe quel français, tout simplement, n'importe quelle personne - de « souche », mais je n'aime pas ça. N'importe qui, en France, n'a pas forcément envie de rentrer dans un parti politique pour régler. Surtout sachant les difficultés que visent les partis politiques aujourd'hui. La crise de confiance qui existe dans les partis politiques, les déceptions que l'on a pu avoir. Donc il est clair que ce n'est pas évident de faire le pas, de s'engager politiquement, bien qu'on puisse aussi s'engager politiquement sans rentrer dans un parti politique.

D'autre part, et je crois que ça aussi c'est très important à dire, depuis notamment, en France, le choc du 21 avril on va dire, on a eu quand même une forme de réveil de la jeunesse pour dire qu'à un moment donné il ne faut pas laisser passer certaines choses, il faut montrer que l'on est présent, il faut s'accaparer nous aussi le pouvoir et créer le rapport de force. Peut-être beaucoup plus ailleurs, parce que ça a été un choc, le mois d'avril. On ne s'y attendait pas. Et donc, peut-être beaucoup plus, bien que pour nous ça n'a pas commencé en réalité le 21 avril. Depuis bien longtemps. Moi je suis dans un parti politique que depuis 5 ans, mais je fais de la politique depuis plus de vingt ans. Donc il est clair que pour beaucoup d'entre nous rentrer en politique ce n'était pas forcément rentrer dans un parti politique.

Enfin, faire le pas, c'est-à-dire prendre des responsabilités - c'est ce dont nous parlons aujourd'hui. Faire le pas de prendre des responsabilités dans un parti, dans une organisation, ou bien encore après dans des espaces de décisions, là aussi je crois que c'est une décision qui est prise en fonction bien sûr de notre histoire, de notre vécu, mais aussi en fonction d'une réalité sociale, économique et politique précise. Moi je me souviens en tous cas personnellement, quand j'ai décidé de me lancer dans la politique, c'était parce que je sentais bien que ma vie associative était limitée. Malheureusement j'avais été élue. En tant qu'associative j'avais intégré un espace de décision, puisque j'ai été Maire adjointe sans être membre d'un parti politique. Je dois rappeler qu'il y a une dizaine d'années, quand j'ai été élue, je n'étais pas du tout dans un parti politique, j'étais tout simplement dans des associations. Et sur une liste de gauche, d'ouverture, on m'a demandé d'être la candidate, enfin une des candidates qui représenteraient le mouvement associatif. A cette époque j'ai décidé de faire le pas sans rentrer dans un parti politique. Je crois que c'est là aussi que j'ai compris très vite qu'être dans la vie associative c'est bien - au contraire j'y suis toujours d'ailleurs, je n'ai pas arrêté -, mais ce n'est pas suffisant pour pouvoir agir dans l'espace politique. Ce n'est pas suffisant parce qu'il y a des lacunes. On n'a pas la même formation. On est en manque d'outils, on est en manque de moyens, et on a un rapport de force qui ne se crée pas de la même manière. Il est clair que quand je rentrais dans le bureau du Maire, alors que j'étais quand même Maire-adjointe, enfin membre du bureau municipal, et que je souhaitais faire avancer un dossier, je me rappelle le dossier d'une Mosquée sur Argenteuil, qui n'était pas facile à faire avancer - et bien, en tant qu'associative, je n'étais pas prise au sérieux. Et c'est vrai que, quand j'ai décidé de faire le pas et de rentrer dans un parti politique, ce n'était plus Alima BOUMEDIENNE-THIERRY qui rentrait dans le bureau du Maire, même en étant Maire-adjointe, c'était les Verts qui rentraient dans le bureau du Maire et qui négociaient, je veux dire en termes politiques. Et le rapport de force n'était plus le même. Le soutien que nous avions à cette association pour qu'une Mosquée puisse exister dans cette ville où il y avait 25 000 habitants qui étaient de culture musulmane, en tous cas sociologiquement, et qui continuaient à n'avoir que des caves, alors que toutes les autres religions étaient représentées... Et je vous assure que ça a changé des choses, la preuve en est que la Mosquée existe aujourd'hui. Alors je ne sais pas si ça a fait beaucoup, mais en tous cas ça a fait avancer des choses sur la ville, parce que ça a permis aussi de traiter en partenaire à part entière les personnes qui étaient militantes de cette association et qui étaient toujours regardées avec beaucoup de compassion : « oui, oui, d'ailleurs c'est une mairie de gauche, donc il n'y a pas de problème, il n'y a pas de racisme. Ça va de soi, on est de votre côté. Mais pourquoi une Mosquée ? Ça ne sert pas à grand chose. Enfin si, mais on en a pas besoin peut-être ? ». Puis, pendant longtemps, le fait de refuser cette Mosquée sur la ville était quand même, pour cette mairie de gauche, du à une certaine peur du reste de la population, il faut l'avouer. Or, quand un parti politique avait décidé de se lancer dans la campagne, dans la bataille je veux dire, c'est vrai que les choses ont changé. C'est là que j'ai pris conscience qu'il fallait être dans un parti pour avoir plus de pouvoir, tout en étant au même poste ! Parce que j'étais toujours Maire adjointe, toujours élue et je n'ai pas changé mon poste. J'ai changé simplement le fait que j'adhérais à un parti.

Maintenant, est-ce que les combats que je mène sont des combats qui peuvent aller beaucoup plus loin et qui peuvent traduire des spécificités ? Si j'ai bien compris, c'est la question. Je crois qu'il n'y a pas de réponse, de manière tranchée. En même temps bien sûr que l'on répond aux aspirations et aux attentes de l'ensemble de nos citoyens, de nos concitoyens. Et quand une personne vient me voir pour l'aider dans une démarche que ce soit, à cette époque, une démarche de logement ou une démarche de travail, je ne regardais pas si cette personne s'appelait Fatima ou Catherine. Je veux dire, il est clair, ça va de soi, c'est une personne qui venait me demander mon aide. Mais par contre, quand il y avait des difficultés, il est clair que, très souvent, j'étais aussi obligée, malgré moi, de défendre certaines situations, parce que l'on m'assignait à résidence quelque part, c'est-à-dire que l'on me mettait devant le fait accompli. Pour être plus clair et pour vous donner des exemples - parce que je crois que c'est beaucoup plus facile à comprendre quand on a des exemples -, on a eu à un moment donné des problèmes de femmes voilées qui venaient pour se marier, pour faire un mariage, et qui refusaient de retirer leur voile. C'est vrai que c'est vers moi que l'on s'est tourné pour me demander de vouloir les marier. Ce qui est quand même assez marrant, parce que ce n'est pas moi qui l'aie demandé. Mais c'est comme les autres qui se tournaient vers moi pour me demander d'aborder ce problème. Comme je disais, dans le regard de l'autre, quelque part je suis un peu assignée à résidence, puisque c'est vers moi qu'on venait demander ce genre de situation. Ce n'est pas moi qui vais aller plus vers cette situation. On se retrouve au pied du mur, et on se retrouve obligé de les assumer et de les gérer.

Enfin il y a aussi tout le combat que l'on peut faire parce que c'est aussi spécifique. Je veux dire dans le sens où en même temps on est militant associatif et on est militant politique. Je n'ai pas laissé tomber mon combat associatif. Et même aujourd'hui, où je suis maintenant députée européenne, au Parlement Européen, je continue mon combat associatif. Il est clair que, lorsque je suis partie au Parlement, il était pour moi important de continuer à être un petit peu - enfin c'est une mission que je me suis peut-être auto-donnée - la voix des sans voix. C'est-à-dire je venais d'un espace qui malheureusement n'était pas toujours entendu, pas toujours écouté. Et cet espace où j'arrivais, le Parlement, ne connaissait pas forcément très bien les lieux d'où je venais. C'est vrai qu'il y a une nécessité en même temps de rentrer dans l'interne pour pouvoir faire avancer les choses, pour mieux faire comprendre et connaître la situation, et puis peut-être aussi pour rapprocher, pour permettre un autre dialogue, je veux dire pour qu'il puisse s'établir.

J'ai toujours été membre d'associations que l'on appelle aujourd'hui « communautaires ». A cette époque on nous appelait pas « communautaires », mais c'est devenu à la mode, on les appelle « communautaires » maintenant. A l'époque où j'étais à la Marche, j'étais l'une des marcheuses, on s'est retrouvés à faire la Marche tout simplement parce qu'il y avait des problèmes spécifiques. On tombait comme des mouches à cette époque. Je ne sais pas si certains d'entre vous ont connu cette époque, sont tombés comme des mouches, mais on était pris pour du gibier. Et puis, il est clair aussi qu'il y avait une justice à deux vitesses. Vous me direz que les choses n'ont pas beaucoup changé... Enfin on ne tombe plus comme des mouches, heureusement. Mais la justice n'a pas beaucoup changé et le reste non plus. C'est vrai que j'étais persuadée qu'il fallait se faire entendre déjà dans nos spécificités pour mieux se faire comprendre et mieux se faire accepter et que c'était bien aussi de savoir d'où on venait et de le faire valoir, de le faire connaître, de le faire reconnaître pour pouvoir acquérir cette promotion, cette véritable reconnaissance. Donc j'ai été tout de suite cataloguée à cette époque comme « communautaire », ce qui ne m'a pas gênée d'ailleurs. Mais bon, dans ma vie politique, ça a un petit peu continué, naturellement, tout simplement.

La vie politique a fait que, au Parlement Européen, je me suis retrouvée responsable d'un dossier qui était le dossier de l'Intérieur, c'est-à-dire l'équivalent d'un Ministère de l'Intérieur ici dans un gouvernement : les libertés publiques, le droit des citoyens, le droit de l'immigration, le droit de la ville, des réfugiés, et tout ce qui gère la police et la justice. C'est-à-dire que j'avais toujours dit que si un jour je rentrais dans un gouvernement, ce serait pour être au Ministère de l'Intérieur ! Donc il est clair que l'Intérieur était quelque chose pour moi qui était important parce que c'est ce qui gérait nos citoyens - quand je parle de nos citoyens c'est l'ensemble de ces citoyens - qui vivaient justement cette exclusion de manière beaucoup plus sanglante. Donc si j'ai pris au Parlement Européen cette décision, c'est parce que je suis aussi, en tant que militante associative, membre des collectifs de sans-papiers, membre des collectifs qui peuvent exister sur les problèmes de logement, des sans voix. Donc c'était important de faire entendre ces revendications dans l'espace du Parlement, dans cet l'hémicycle européen où on n'avait pas l'habitude d'entendre ce discours. C'est vrai que le Parlement Européen, à la différence des parlements nationaux, et notamment pour les Belges où c'est fédéral et c'est quand même une structure très hiérarchisée on va dire. Le Parlement Européen c'est un peu différent dans le sens où on n'a pas beaucoup de pouvoir, mais on a un pouvoir médiatique. On peut parler, on peut dénoncer, on peut condamner des choses, même si malheureusement on n'a pas beaucoup de pouvoir pour faire voter ou adopter des lois.

Alors j'ai souhaité utiliser cet espace pour faire entendre des voix. Et pour la première fois, par exemple, j'ai fait rentrer au Parlement Européen des personnes que l'on n'avait pas l'habitude de voir. J'ai organisé une grande réunion européenne des sans-papiers. Et les sans papiers, pour rentrer au Parlement Européen, c'est pas facile. Quand on n'a pas de papier pour justifier notamment son identité, mais aussi pour des mesures de sécurité... Vous le savez il faut toujours laisser une pièce d'identité à l'entrée pour avoir un badge. Donc faire rentrer les sans-papiers au Parlement Européen c'est vrai que c'est pas facile. Puis on n'avait pas l'habitude de voir arriver toutes ces personnes venant d'un peu partout. J'ai organisé aussi, au Parlement Européen, des rencontres en utilisant l'hémicycle ou les grandes salles en faisant venir des personnes qui travaillent sur les questions de drogues, en faisant venir des personnes qui travaillent sur la prostitution. Il y a des prostitués, elles-mêmes, qui sont venues parler de leur situation. C'est vrai que l'on a trouvé que c'était quelque chose d'assez intéressant, parce que c'est assez rare que ce genre de réunion se fasse au sein même du Parlement. Et puis il est clair que, pour moi, c'était aussi répondre à une attente, parce que ces personnes sont des citoyens, des citoyennes. Qu'elles aient la reconnaissance du citoyen ou non, pour moi ils sont citoyens et citoyennes. Donc c'était important qu'elles aient aussi leur place pour venir intervenir dans cet espace.

Il y a aussi un autre élément qui me semble être important. Lorsque nous avons passé en revue la politique européenne de l'immigration, nous savions que cette politique européenne de l'immigration allait être la base, juridique en tous cas - c'est comme la Chartre des Droits Fondamentaux -, pour pouvoir après aller plus loin.

C'est vrai que l'on a réussi, grâce à des amendements, à faire passer certaines choses dans cette politique communautaire, et notamment on a réussi à faire passer certains aspects de cette question. Et j'étais particulièrement contente de voir qu'il n'y a pas si longtemps un Tribunal administratif a cassé par exemple un jugement qui demandait l'expulsion et l'extradition sur la base d'arguments que nous avions fait adopter au Parlement Européen. Donc, preuve que quelques fois notre travail sert. En fait c'était servir de courroie de transmission pour que ces sans voix se retrouvent au Parlement Européen et se fassent entendre, mais aussi pour que le travail que l'on fait ici, là-bas, dans l'hémicycle, puisse servir sur le terrain, puisse être aussi efficace pour les citoyens. Parce qu'à quoi servirait l'Europe si ce n'est pas dans l'intérêt du citoyen ? Donc là j'essayais un petit peu de répondre à cette question.

Il y a un autre aspect si vous le permettez, qui est tout petit, mais qui est intéressant. Il est clair aussi que depuis très longtemps, depuis des années, je me bats pour la cause palestinienne, et sur la question du Moyen-Orient. Et au Parlement Européen ça a toujours été assez dur de faire entendre cette question. Je ne sais pas si c'est du communautaire ou pas, et je m'en fous à la rigueur, comme je vous l'ai déjà dit. Je considérais que c'était du droit international, que c'était le respect du droit international et des droits fondamentaux, et que les Palestiniens étaient comme les autres, ils avaient le droit d'avoir une reconnaissance, un État, et surtout qu'ils étaient en droit également de voir le droit international respecté pour eux. Je me suis battue au Parlement Européen pour que cette question soit inscrite dans différentes résolutions. Ça a marché puisque, dés le mois d'octobre 2000, on a réussi à faire, pour la première fois au Parlement Européen, voter des résolutions qui condamnaient et sanctionnaient financièrement Israël parce qu'ils avaient fait bombarder Gaza, et notamment l'aéroport et le Parlement du CLP. Alors ce qui est intéressant, et c'est l'argument que j'ai développé à cette époque, c'est tout simplement de dire que ce sont des infrastructures qui ont été payées par les subventions européennes, qui ont été payées par les deniers des Européens. Et donc, puisque ces infrastructures ont été détruites par l'armée israélienne, l'Europe doit condamner l'État d'Israël pour réparer ces infrastructures. Et c'est comme ça que j'ai réussi à faire avancer cette idée, puis nous avons continué de la même manière. Et c'est vrai que, chose inespérée, on a revendiqué au Parlement Européen avec plusieurs copains de groupes différents, le groupe des Verts et le groupe DELANOË, on a réussi à faire adopter le principe du gel des accords d'association entre l'Union Européenne et Israël jusqu'à ce que les droits fondamentaux des hommes et des femmes soient respectés. Parce que l'on considérait qu'on ne pouvait pas aujourd'hui nous battre sur des valeurs que l'on appelle « valeurs universelles », le respect des droits fondamentaux, la paix, la liberté, l'égalité, la justice, et que tout cela devait s'arrêter aux frontières de l'Europe. Il était clair que ce sont des valeurs universelles et que pour être crédible il fallait que ces valeurs deviennent une réalité également à l'extérieur de l'Europe. Donc, avec des collègues on va dire, on a réussi à faire avancer ce dossier, pas du tout parce que je suis d'origine arabe ou arabo-musulmane, mais simplement parce que, en tant qu'individu, en tant que juriste, en tant que militante pour les droits, les droits humains, les droits fondamentaux, et notamment pour le respect du droit international, je pensais que je n'avais pas le droit de me taire face à ces situations. Donc j'ai pris ce dossier. Aujourd'hui je suis Vice-présidente auprès du Conseil Législatif Palestinien. Je représente le Parlement Européen dans le processus de paix. Et c'est vrai que c'est pour moi important. La semaine dernière j'étais à Naples dans la réunion du Conseil Interministériel et du Conseil Parlementaire Euro-méditerranéen. C'est vrai que la grande partie de mon discours était de faire entendre les résolutions de l'ONU pour les Palestiniens, enfin un État autonome et indépendant pour l'Irak, la paix dans cette région. Et ce n'est pas en tant qu'élue d'origine maghrébine que je l'ai fait, mais simplement en tant que citoyenne qui veut que les valeurs pour lesquelles elle se bat ici, en Europe, soient les mêmes là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée. Voilà, merci.

 

 

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