Mme Marie NAGY
Députée européenne (Belgique).
Je vais me présenter, et par là même, présenter un peu le cadre de mon action politique. Je suis née en Colombie, d'une mère colombienne - donc une famille tout à fait enracinée en Colombie, et d'un père "réfugié ONU" venant de la Hongrie. Donc c'est un peu particulier. C'est une immigration européenne, après la seconde guerre mondiale, ce qui explique alors mon parcours, puisque, née en Colombie, je suis retournée en Belgique, à la demande de mon père qui voulait une éducation universitaire européenne pour ses enfants. Si ce n'était pas mon projet de vie, le fait est que je suis restée en Belgique depuis 1974. En 1977, je suis devenue Belge, et je pense que c'est à partir de ce moment-là que je me suis dit que j'allais probablement rester à Bruxelles.
J'ai commencé à m'intéresser d'abord à la vie de quartier, à la vie de la ville, puisque mes premières approches avec la mouvance écologiste passent par l'appartenance au comité de défense de Bruxelles qui, dans les années quatre-vingt, connaît vraiment un très grand bouillonnement d'habitants contre les grands projets de structure de la ville. Et par les gens que je connais, que je rencontre, des sociologues en développement et en urbanisme, je suis très vite rentrée en contact avec ce milieu-là. Ayant également une sensibilité particulière aux problèmes de développement, notamment par l'approche de quelqu'un qui est mort l'année passée ou il y a deux ans, René DUMONT, je suis très vite rentrée en contact avec aussi tous les mouvements d'aide au Tiers-monde, de lutte antinucléaire, de lutte antimissile, donc, par là, avec le parti écologiste naissant en Belgique, puisque le parti Écolo a été fondé en 1980. Et je suis membre de ce parti depuis 1982.
Tout mon parcours politique est lié aussi au développement du parti écologiste francophone en Belgique. Je pense que c'est quelque chose qui va expliquer le pourquoi de la possibilité de devenir d'abord membre du Conseil de la Région de Bruxelles-Capitale en 1989, et par la suite, en 1999, Sénatrice, et actuellement, depuis mai de cette année, membre de la Chambre des représentants, donc députée fédérale. Mon insertion, et je pense que c'est une explication, cette possibilité de jouer un rôle à l'intérieur de la vie politique en Belgique, est liée à l'émergence, en Belgique - qui est une société relativement traditionnelle où la répartition des forces politiques était, pendant de très longues décennies, extrêmement figée -, d'un parti politique nouveau qui, quelque part, a ouvert très fortement ses portes et donc a permis l'arrivée d'une jeune immigrée dans ses rangs. Je ne suis pas certaine que la même chose eut été possible dans les grandes familles traditionnelles, que ce soit la famille socio chrétienne ou la famille libérale. C'est peut-être un petit peu différent au sein de la famille socialiste, mais il est clair que, arrivée en 1982, j'arrive dans un parti où j'ai pu, moi, participer à l'élaboration de ce parti, à l'élaboration des programmes, aux choix des personnes, etc. Donc, pour moi, ma capacité d'action politique est évidemment liée à cette question-là.
Alors est-ce que mon action politique est marquée par mes racines immigrées ? Je connais le parcours traditionnel de tous les immigrés, c'est-à-dire le parcours où on arrive dans un pays dont on ne connaît ni les habitudes ni la langue ni rien du tout. Je suis arrivée en 1974 à Bruxelles, je parlais l'Espagnol, je parlais le Français et j'ai donc du passer par un apprentissage de codes que tous les immigrés connaissent : comprendre comment une société fonctionne. Qu'est-ce que l'on fait, qu'est-ce que l'on ne fait pas. Pourquoi on rit, pourquoi on ne rit pas.toutes sortes de choses, y compris la langue, ce qui est, je pense, toujours marquant pour les personnes qui, pour des raisons volontaires, pas volontaires - on peut les expliquer de beaucoup de manières -, sont en trajectoire d'exil et d'immigration. C'est quelque chose qui n'apparaît dans ma vie que probablement vingt ou vingt-cinq ans plus tard. Ce n'est que très récemment que je me suis rendue compte de combien ça avait été extrêmement difficile, sur le plan personnel, d'adopter les codes d'un pays, par rapport à ses propres codes. Donc, en ce sens-là, il est clair que mon approche de toute la problématique de l'immigration, de la problématique du droit d'asile, de la problématique de la régularisation ou de la problématique des expulsions d'étrangers est empreinte d'un vécu personnel qui est empathique évidemment. Je ne peux pas rester indifférente. Même si j'essaye de garder une vision politique, je ne peux pas rester indifférente à ce que je sais du parcours personnel de ces personnes, puisque derrière chaque dossier, chaque fiche, chaque image, soit policière soit bureaucratique, il y a un parcours que je ne connais pas mais que je peux imaginer.
Alors Bruxelles est une ville particulière, puisque c'est une ville, comme beaucoup d'autres - je veux dire par rapport au restant de la Belgique... C'est une ville où un peu plus d'un quart de la population est étrangère ou maintenant a été naturalisée, puisque la Belgique a, en 1989, procédé à une facilitation de la loi pour acquérir la nationalité belge. Donc il y a, je pense, environ 100 000 personnes qui, depuis cette époque-là, sont devenues belges et il y a une très grande majorité de ces personnes qui habitent la région de Bruxelles-Capitale, qui est divisée en dix-neuf municipalités, dix-neuf communes, dont certaines ont une majorité de population étrangère. Certaines communes centrales de Bruxelles ont 52 ou 48 % d'étrangers. Donc c'est une ville où l'on voit très fortement le caractère multiculturel ou pluriculturel de la société dans un modèle qui n'est pas un modèle d'intégration à la française, parce que l'État belge n'est pas comme l'État français. Les belges sont beaucoup plus réticents à cette idée des Français. Mais ce n'est pas non plus un modèle communautaire. C'est un peu une espèce d'arrangement à la Belge entre le modèle communautaire et le modèle intégrationniste qui ne pose d'ailleurs que peu de problèmes jusqu'à présent, sauf des problèmes évidemment de discriminations socio-économiques, puisque ces immigrés sont évidemment l'équivalent de ce qu'était la classe ouvrière ou le prolétariat d'avant guerre. Ce sont des gens qui sont venus pour travailler, pour travailler d'abord dans les mines, puis dans les industries. C'était au départ des ouvriers, donc avec un niveau d'éducation parfois relativement bas, avec évidemment, parfois dans le cas de l'immigration turque par exemple. Ce sont des gens qui viennent de la région d'Anatolie, qui est une région agraire extrêmement confinée. Et il y a des quartiers entiers de Bruxelles qui sont des quartiers où tout le monde vient de cette même région sans qu'il y ait vraiment une compréhension complète de la langue, etc. Nous fêtons l'année prochaine les quarante ans de l'immigration maghrébine et l'immigration turque vient un petit peu plus tard. Pour les enfants de la première, voire de la deuxième génération, donc nés en Belgique ou venus très tôt en Belgique, le rapport aux parents est évidemment difficile et le rapport de ces parents par rapport à la scolarité des enfants, par rapport au suivi qu'ils peuvent en assurer évidemment aussi. C'est donc dans ce contexte-là que je comprends mon parcours. C'est-à-dire que je suis quelqu'un d'extrêmement engagé à Bruxelles même. Donc je me sens évidemment représenter cette ville-là, qui est une ville très plurielle, qui est une ville où la peur des Belges, des « vrais Belges » entre guillemets - je ne sais pas comment les appeler.On les appelle les Belges « de souche ». Il y a différentes façons de parler. La peur dans certains quartiers, et évidemment ce sentiment de minorisation, d'autant plus que dans ces mêmes quartiers où est arrivée l'immigration ne sont restées que les couches de la population qui n'ont pas pu partir. Donc, contrairement aussi à ce que l'on connaît notamment en France, en Belgique l'immigration s'est installée au coeur de la ville. Ils n'ont pas été relégués dans les quartiers périphériques, ce que je pense est une chance pour eux. Ils ont été directement abandonnés, si j'ose dire, au coeur de la ville. Donc vous avez aujourd'hui, pour ceux qui connaissent, le quartier européen, avec toutes les institutions, donc l'inscription au niveau de l'ordre mondial si j'ose dire, ou en tout cas européen. Puis à côté de ça vous avez les quartiers les plus turcs ou les plus marocains ou les plus portugais de la ville. Donc il n'y a pas de ségrégation spatiale, mais ces quartiers qui étaient justement laissés à l'abandon fin des années soixante, début des années soixante-dix, jusqu'en 1980. Dans ces quartiers ne sont restés des Belges, les « vrais », que ceux qui n'avaient pas l'argent de partir et qui sont aujourd'hui une population âgée, une population relativement démunie sur le plan économique, donc qui est pensionnée, donc une population qui angoisse aussi beaucoup sur « qu'est-ce que je vais devenir ? » et « qu'est-ce que c'est que ma ville ? » ou « avant c'était tous des gens comme moi et maintenant ce sont des jeunes qui font du bruit. L'Église devient une Mosquée, on ne comprend plus ». Ça ne se passe pas toujours facilement. Et on a connu, au début des années quatre-vingt, l'émergence de partis extrémistes du côté francophone. Et nous connaissons encore aujourd'hui l'existence quand même à 15 % d'un parti nationaliste flamand d'extrême droite, le Vlaams Blok , qui fait une partie de sa propagande évidemment sur le nationalisme flamand, mais beaucoup sur la peur de l'étranger, la peur de l'immigration. Je pense qu'il entretient des contacts assez suivis avec Jean-Marie LE PEN. Donc ça représente dans les quartiers des sources de tension. Cela d'autant plus que, dans ces quartiers-là, 40 %, jusqu'à 50 % des habitants n'ont pas le droit de vote, n'ont pas la nationalité belge, donc ne peuvent pas déterminer l'action de leurs élus pour lesquels ils ne représentent pas vraiment une clientèle électorale... Ces quartiers se sont retrouvés avec des écoles délaissées, des rues délaissées. Donc la tension était vive. Je pense que ce n'est qu'à partir du début des années quatre-vingt-dix qu'il y a eu une sorte de retournement de situation et que cette population est devenue un enjeu politique, soit parce qu'elle allait accéder ou a accédé à la naturalisation, soit parce qu'il y avait une génération de politiques qui étaient quand même un petit peu plus éclairés que leurs prédécesseurs, et surtout parce que l'on a compris, en Belgique, que l'immigration n'allait pas rentrer chez elle, qu'elle allait rester, et que donc il fallait gérer cette situation. Parce que pendant tout un temps on a cru « tiens ces gens viennent, ils vont travailler, ils vont avoir de l'argent, puis ils vont rentrer chez eux ». Et ça ne s'est pas passé comme ça du tout. A partir d'un certain moment, on s'est dit « Tiens mais ils ont des enfants, ils vont rester ici. Il faut quand même qu'on fasse quelque chose, parce que sinon ça va exploser ». Parce que l'affrontement entre l'extrême droite et ces quartiers abandonnés était quand même trop complexe à gérer.
Donc, moi, c'est dans ce contexte-là, si vous voulez, que je travaille, c'est dans ce contexte-là que j'ai essayé d'ancrer mon action politique. Je pense que je suis relativement bien identifiée par ces populations comme étant quelqu'un, bien que pas issu de l'immigration turque ou maghrébine, issu quand même de l'immigration, ce qui donne une approche différente.
Et je termine en disant qu'il y a actuellement sept députés et sénateurs issus soit de l'immigration maghrébine soit de l'immigration turque, et moi, sur cent cinquante députés et soixante-dix sénateurs. Donc vous voyez que ce n'est pas énorme. Au niveau local, et plus on va dans les niveaux locaux plus on va trouver des gens qui sont de la deuxième génération. C'est vrai que paradoxalement au niveau national, que l'on appelle en Belgique le niveau fédéral, la représentation reste relativement limitée. Et c'est fait essentiellement au sein de la famille socialiste, des partis socio-chrétiens et des partis écologistes, et très très peu par exemple dans la famille libérale, et évidemment pas du tout dans les partis d'extrême droite.