Mme Khédidja BOURCART .

Adjointe au Maire de Paris. Chargée de l'Intégration et des Étrangers Non Communautaires.

Je voudrais d'abord faire quelques petits préliminaires avant de répondre à la question qui est posée dans la présentation « la singularité de l'action politique existe-t-elle pour l'élu issu de l'immigration ? ». Alors il y en a quelques-uns qui me connaissent dans la salle. Je n'accepte pas, pour ma part, d'être issue de l'immigration. Je crois l'avoir dit l'année dernière dans cette salle. Je rappelle toujours que je suis descendante d'Algériens, et plus particulièrement descendante d'ouvriers algériens. Les immigrations sont extrêmement diverses. Je rappelle toujours que pour moi il y a des carottes issues de l'agriculture biologique ou de l'agriculture raisonnée ou de l'agriculture intensive, mais il n'y a pas d'individus issus d'une souche, comme a parlé des Français « de souche », et puis ceux qui sont issus de l'immigration. C'est un terme qui me dérange beaucoup.

Ensuite les élus, qui seraient des descendants d'immigrés, quels qu'ils soient. Il faudrait encore faire des élections, parce que je rappelle que Monsieur Sarkozy , est aussi un descendant d'immigrés, que Monsieur Forni , qui a été à un moment donné Président de l'Assemblée Nationale, pouvait l'être en disant « je suis fils d'immigrés » . Et, en fait, il faudrait savoir de quelle immigration on parle. D'autre part, parmi les élus, il y a beaucoup de différences. Madame est élue député européen,

ce n'est absolument pas la même fonction qu'un élu municipal. J'ai beau être dans l'une des plus grandes villes du monde, je suis avant tout une élue de proximité avec toute la richesse, tout le bonheur, mais aussi toutes les difficultés d'un élu de proximité. Je voulais un petit peu revenir là-dessus, parce que je ne voudrais pas que l'on réduise.

Alors ensuite, la singularité. Avant d'être élu, il faut d'abord être dans un parti. S'il y a une spécificité, pour tous ces gens qui sont originaires des. - j'allais dire des descendants des travailleurs maghrébins pour l'essentiel mais pas seulement. -descendants d'ouvriers, de cette force de travail pour les Trente Glorieuses, donc qui sont venus faire la fortune de l'industrie française. Je voudrais d'abord dire que, comme beaucoup d'autres - je ne pense pas être la seule dans ce cas -, je suis arrivée très tard au monde politique. Je suis d'abord passée par le monde associatif pour une simple raison : c'est que la culture politique est quelque chose qui s'acquiert et il faut que l'on puisse y trouver notre compte. En tant qu'enfant d'Algériens, de travailleurs immigrés, je suis désolée, mais mes parents ne votaient pas. Il n'y avait pas cette culture qui permettait de dire « je vais rentrer au parti communiste, je vais rentrer au parti socialiste, je vais rentrer à l'UMP - ça existait pas autrefois -, le RPR, le parti gaulliste. ». Ce n'était pas dans les traditions, puisque de toute façon, les pères et les mères devaient repartir, et puis nous avec. Je rappelle que les différents gouvernements français ont même validé des cours donnés par les Ambassades dans les écoles de la République pour que les enfants apprennent l'Arabe, puis l'Espagnol, puis le Portugais, pour que ces gens-là ne soient pas coupés de leur pays et puissent repartir. Il y a quand même toutes ces données.

L'immigration, d'une manière générale, n'était absolument pas présente dans les partis politiques, très peu dans les syndicats. Effectivement, il y a eu Mai 68, où le monde syndical s'est rappelé qu'il y avait beaucoup d'ouvriers chez Renault ou chez Citroën , mais à part ça, il n'y avait pas de présence de l'immigration dans les forces politiques. C'est bien après les années quatre-vingt-cinq. Et aujourd'hui tous les partis découvrent les enfants d'immigrés, tout le monde le découvre. Sauf qu'avant qu'il y ait des élus, il faut rentrer dans les partis et il faut que les partis puissent s'ouvrir, non pas pour donner des places, mais pour pouvoir entendre cette France différente. Le premier travail à faire ce n'est pas, pour moi, des quotas pour X ou Y, c'est d'abord que les partis politiques, le mien y compris, ceux de gauche d'une manière générale, mais tous les autres, s'ouvrent, encore une fois pas pour faire des promesses de quotas pour X ou Y, mais tout simplement pour être à l'écoute de cette société française qui est extrêmement diversifiée.

Donc je rappelais que je suis venue très tard au monde politique, donc il y a moins d'une dizaine d'années. Je suis passée par le monde associatif lié à l'immigration, mais pas seulement. Je m'en suis éloignée très rapidement, parce que j'ai préféré m'insérer - c'est pas m'insérer dans le sens d'assimilation... Les problèmes de mon voisin m'intéressaient aussi. J'avais besoin de travailler avec l'ensemble des gens d'un quartier, les gens de mon arrondissement, les gens de ma ville et de pouvoir comprendre les différents organismes qui régissaient la municipalité.

Parallèlement à cela, j'avais aussi ma propre opinion, qui fait, qu'à un moment donné, j'ai rejoint un parti politique. L'élection ce n'était pas pour moi un but en soi. C'est dans le parcours de certains, mais l'objectif, au début, c'était pour moi de pouvoir comprendre l'ensemble. Je disais cela parce qu'aujourd'hui il y a de grands débats qui disent « quotas pour les enfants d'immigrés, quotas pour ci et ça.. ». Moi je dis, avant parler de quotas, c'est « ouverture ». On pourra faire tous les quotas, mais si vous n'avez qu'une petite élite dans les partis, ça ne résoudra pas le problème des foyers de travailleurs immigrants, ça ne résoudra pas le problème de la discrimination à l'emploi, ça ne résoudra pas l'ensemble des problèmes sociaux. Il y a un certain nombre de problèmes sociaux, ça pourra les réduire, les résoudre épisodiquement.

Alors, le regard, la singularité, ce n'est pas moi qui la fait, ce sont les autres. C'est aussi le regard que l'on porte sur moi. C'est vrai que, quand je suis rentrée dans mon parti, je n'ai pas tenu à travailler sur les sections « Immigration ». C'est un parti pris. J'ai préféré travailler sur les commissions « International » et sur les commissions « Environnement », parce que je suis quelqu'un avant tout qui a aussi eu l'occasion d'être une élève de DUMONT, donc j'ai été quand même très liée aux problèmes de solidarité internationale. C'était un élément.

J'ai souhaité m'inscrire dans une liste pour des élections mien. C'était aussi cet objectif-là.municipales, parce qu'après tout je faisais partie d'un groupe et je souhaitais que cette parole puisse être portée. Et c'est aussi donner envie à des jeunes, et des moins jeunes, de rejoindre les partis politiques, en l'occurrence le

Alors la singularité, elle continue, puisque effectivement je suis élue. On m'a proposé une charge que je fais avec beaucoup de bonheur, même si elle est très difficile. Je suis en charge des étrangers de la ville. Je vous avoue que j'aurais été en charge de l'eau, en charge des handicapés, je l'aurais fait avec le même bonheur. Ma sensibilité a fait que l'on m'a proposé cette charge et que je l'ai acceptée avec tout ce que je savais ce que cela signifiait comme difficultés.

En fait, je me suis demandée si, du fait de mes origines, j'étais juste en mesure de m'occuper de cela. Mais c'est vrai que je peux me poser la question à l'envers. Si on avait donné cette charge à quelqu'un d'autre, j'aurais pu dire : « il l'aurait fait moins bien que moi, il n'y aurait pas eu la sensibilité ! ». Il faut être honnête à un moment donné avec soi-même. J'avais un certain nombre d'atouts. Je suis une élue de proximité, donc je suis en lien avec beaucoup d'associations de Paris. Il fallait aussi, pour cette municipalité, que je puisse en faire bénéficier.

Après, il n'y a pas que le regard des politiques. Il y a aussi le regard de toutes ces communautés. L'enfermement, je ne sais pas de qui il vient. Tout à l'heure il y avait le monsieur qui filme qui me disait « tu es un petit peu fatiguée ». Je lui disais « oui, je suis un petit peu remontée, parce que j'ai pratiquement toutes communautés, et celle dont je suis originaire, qui me disent « tu ne fais pas assez pour nous ». Oui mais moi je l'entends régulièrement. « Tu ne fais pas assez pour nous. Tu nous as oubliés. Tu as même renié tes origines » Je l'entends quand même. Je suis l'élue d'abord de l'ensemble des Parisiens, et je suis en charge de l'ensemble des étrangers de la ville. Et j'ai toujours dit « qu'il soit ou américain, ou maghrébin, ou malien, ou chinois, pour moi, ils sont à chaque fois un individu que je dois prendre en compte. Bien entendu je prends en compte les spécificités de tous, mais je ne serai jamais le porte-parole d'une communauté, quelle qu'elle soit, et pas plus celle dont je suis originaire qu'une autre. Ma singularité, du fait de ma charge, vient de là.

Parce qu'effectivement, - ça a été rappelé ce matin par Michel ARAB -, quand on a décidé. ça c'est une démarche aussi individuelle. on ne s'inscrit pas. Je sais qu'il y a des gens qui font des inscriptions en groupe dans un parti. S'inscrire dans un parti - je suis extrêmement respectueuse des gens - c'est une démarche individuelle, c'est une motivation individuelle. Et quand bien même j'ai envie qu'il y ait beaucoup de militants dans mon parti, je préfère que les gens viennent d'eux-mêmes et pas parce que je les y aurai poussés. C'est extrêmement important de marquer.ça a été un désir de participer.à essayer de comprendre cette communauté de destin qui est la nôtre aujourd'hui, que je n'ai pas choisie au départ. Maintenant je l'assume, cette communauté de destin. Et puis, parce que pour moi c'est aussi un pari d'être une élue de proximité, c'est aussi un pari pour la République. Parce que quand on est un élu de proximité, on ne fait pas les lois - c'est le rôle du député -, mais nous avons quand même un ensemble d'instruments qui doivent nous permettre de lutter contre toutes les formes d'individualisme, de lutter contre toutes les formes de communautarisme. lutter contre l'antisémitisme, lutter contre le racisme.

L'élu de proximité, c'est celui qui doit permettre de vivre ensemble. C'est celui qui doit permettre de corriger les inégalités par du travail social. C'est celui aussi qui doit défendre un certain nombre d'engagements politiques qu'il a pris, que ce soit sur la municipalisation de l'eau ou.. qui pour moi ont des effets internes sur l'ensemble de la population, qu'elle soit descendante d'immigrés ou immigrée. Il y a un certain nombre de rectificatifs à faire.

Et puis je voudrais aussi citer que, quand on est un élu. Je voudrais citer Louiza, qui était une élue municipale de Nanterre qui a été tuée sauvagement avec un ensemble d'autres élus à Nanterre l'année

dernière. Quand la personne a tué cette élue de la ville, ils n'ont pas regardé qui était issu de l'immigration, qui était issu de quel quartier. Ils ont été tués tous ensemble. Donc, je voulais rappeler ça, que quand on est un élu.soi-même, tout élu, quel qu'il soit, il a fait l'engagement de travailler pour l'ensemble de la société française, ou belge, mais que c'est souvent le regard de nos collègues au sein de notre groupe politique ou d'équipes municipales ou de députés qui fait que l'on va vous renvoyer sur un point. Et c'est aussi des gens qui sont en attente, qui vont vouloir nous enfermer dans un secteur. Et je pense.là c'est un appel que je fais, c'est, attention, on n'est pas les élus de telle ou telle communauté, on est avant tout un élu qui représente son parti politique, qui représente un ensemble d'engagements qu'il a pris.

Et je reviens encore. J'entends toujours « il n'y a pas assez de gens issus de l'immigration ». Ce sont des thèmes que j'entends régulièrement dans les partis politiques. Aujourd'hui les enfants votent, donc les partis politiques s'y intéressent. Mais moi je dis avant tout qu'il faut trouver la manière pour qu'ils puissent rentrer dans les partis, qu'ils puissent être plus nombreux, qu'ils puissent faire remonter leurs difficultés, qu'ils puissent faire remonter les discriminations dont ils peuvent être victimes, leurs difficultés à trouver du travail. Parce qu'en fait, les gens, ce qu'ils veulent c'est aussi pouvoir avoir un avenir stable.

Et je rappelle toujours qu'on dit qu'il n'y a pas beaucoup de gens issus de l'immigration élus, mais il y a combien d'enfants d'ouvriers dans l'élite politique ou dans les municipalités? Parce que tout simplement il y a différents éléments qui font que ça peut être freiné. D'abord il faut avoir les disponibilités. Quand on est ouvrier et que l'on a une famille à nourrir c'est pas toujours évident. Que les partis viennent systématiquement vers vous. Pour aller manifester. La masse est là mais après on l'a oubliée en route.

Et c'est vrai que le problème fondamental, plus que les élus, c'est comment faire, aujourd'hui, pour qu'il y ait plus de monde dans les partis politiques, qu'on puisse se faire entendre de ces quartiers défavorisés, dans leur ensemble, de tous ces jeunes qui sont chômeurs aujourd'hui qui n'arrivent pas à trouver du travail, parce qu'ils sont d'abord issus du monde ouvrier avec en plus une ségrégation supplémentaire qui est territoriale dans la région parisienne, et en plus quand on s'appelle Mohamed ou que l'on est noir. Donc c'est quand même aussi des choses qui sont des données importantes, qu'il faut pouvoir faire remonter au maximum dans les partis. Aujourd'hui je pense que c'est le plus urgent. Alors s'il y a une singularité aujourd'hui, c'est simplement que nous sommes peu nombreux.

Mais si j'avais beaucoup plus de monde dans mon propre parti, je pense que les choses avanceraient différemment. Je ne sais pas si on aura plus d'élus qui s'appellent Mohamed ou Radidja , ça ce n'est pas mon problème. Mon problème c'est que, dans les programmes, il y ait des choses qui puissent passer. Voilà ce que je souhaitais dire.

 

 

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