Mme Francine BAVAY.
Vice-Présidente de la Région. Ile de France, Chargée des Solidarités, Action sociale et Santé.
Merci. J'aimerais tout d'abord dire le plaisir que j'ai d'être ici ce soir, une nouvelle fois, pour évoquer la question des discriminations et de la représentation dans la société française de toutes les populations. Cela fait des années que ces questions sont posées, et que les choses n'avancent pas assez vite. Je vais essayer de dire pourquoi on a de telles difficultés à faire avancer les choses sur ces questions-là, le plus rapidement possible parce que l'intérêt de cette rencontre c'est que l'on discute ensemble.
Ces difficultés sont globales. J'ai regardé tout à l'heure les invités et je me suis rendue compte qu'il y avait bien plus de femmes qui avaient répondu à votre invitation. Il me semble que ce n'est pas par hasard. C'est bien parce qu'elles se sentent au premier chef concernées par ces questions. Et si elles se sentent encore concernées, c'est bien que nous n'avons pas encore réussi à résoudre le problème. La réflexion que j'ai été amenée à développer à travers les années, c'est qu'après tout, quand on construit un outil pour transformer la société, un parti politique, et bien cet outil va lui-même ressembler à la société que l'on cherche à transformer. C'est paradoxal, mais après tout, nous voulons transformer une société dont nous sommes aussi issus. Alors nous construisons des outils qui ressemblent à cette société-là, que ce soit pour prendre le pouvoir comme dans le cas d'un parti politique ou que ce soit pour construire des contre-pouvoirs, comme c'est le cas des grands syndicats, des grandes ONG, etc. Pour essayer d'interagir sur le système, il faut tenir compte de ce paradoxe et il faut se l'approprier. Quand je dis que les partis politiques ressemblent aux sociétés qu'ils veulent transformer, je veux dire qu'ils se structurent comme les sociétés sont transformées. Si l'on prend l'exemple des Verts, qui sont régionalistes, et bien leur niveau régional d'organisation et de militance a des difficultés à exister, parce que nos régions sont des institutions nouvelles, et qu'elles-mêmes ont des difficultés à se faire connaître. Vous voyez bien comme la région, le Président de la région, la Vice-présidence sont peu connus par rapport au Maire de Paris. Vous voyez que notre société, nos médias, véhiculent une certaine image de la société, une image dominante ou une image historique prégnante. Les débats qui nous traversent ressemblent donc aux débats qui traversent la société. Les Verts se pensent féministes parce que paritaires, et je dis bien « parce que paritaires », parce qu'il me semble que pour être féministe, il faut être plus que ça. Il faut de la parité, mais il faut se battre pour l'égalité. Si j'insiste là-dessus, c'est parce que c'est une question qui, à mon avis, nous a occupé aujourd'hui et va continuer à nous occuper. Les Verts se sont donc dotés de statuts qui permettent la représentation des femmes. La parité est obligatoire dans nos statuts. Et pourtant cette représentation n'a pas résolu, et de loin, la question de l'égalité des hommes et des femmes dans le parti. Pourquoi ? Parce que chacun d'entre nous, dans le parti, nous sommes une partie de la société française, et nous sommes tiraillés par cette volonté de construction d'égalité, dont nous sommes porteurs, et par ces habitudes de vivre ensemble, dont nous sommes les héritiers. Alors il me semble que ce doit être la volonté de dépassement qui est importante. D'autant plus, je crois - et ça c'est peut-être la force de l'âge -, que l'on parle toujours de la démocratie comme si c'était un état existant. J'ai beaucoup voyagé dans mon existence et je me suis rendue compte que des versions de la démocratie il en existe autant que de sociétés constituées que j'ai pu visiter. Tout le monde pense que la démocratie, c'est toujours la même, mais ce n'est pas vrai. C'est un autre arrangement, c'est une autre manière de vivre ensemble. Donc il me semble que pour parler de démocratie il faut être capable de dire la volonté de transformation et d'amélioration de la démocratie. La preuve de la démocratie, en quelque sorte, c'est de chercher à l'améliorer, et je n'ai pas trouvé de meilleure définition de la démocratie.
Alors pourquoi je raconte tout ça ? C'est parce qu'il me semble que ce que nous devons faire ensemble c'est construire un mouvement d'évolution. A ce mouvement, qui agrège des personnes de bonne volonté, il y a des freins. Les freins, c'est la loi électorale. La loi électorale structure la vie politique. Dans notre pays - et nous avons eu un débat avec le PS quand nous étions en situation de pouvoir -, il n'y a pas suffisamment de représentation proportionnelle. Je ne dis pas que la proportionnelle résout tout - je vais y revenir après, quand je parlerai des régions -. Le manque de représentation proportionnelle, c'est un des freins à la représentation de toute la diversité de notre universalité commune, démocratique. C'est un frein que nous devons prendre la décision ensemble de lever. Pour les législatives il me semble qu'il faudrait un complément de proportionnelle qui permette, comme en Allemagne, la représentation des territoires. Un député va se présenter sur un territoire auprès de gens qui le connaissent, mais comme il se présente pour défendre des idées, il n'y a pas de raison que les électeurs ne puissent pas voter et pour une personne et pour des idées. Et en votant à ces deux niveaux-là on pourrait donner une représentation plus large aux partis politiques et je dirais qu'on approfondirait la capacité de l'électeur à donner son avis. Ça permettrait, donc avec un complément de proportionnelle, de représenter les plus petits partis, mais ça permettrait aussi de faire des listes. Et vous le savez, quand on propose des listes, on a plus de chances d'avoir une diversité de représentation. Sinon il n'y a pas de raison que l'électeur moyen de Clamart ne ressemble pas à l'électeur moyen de Montpellier et ne vote pas pour des gens historiquement connus ou héritiers de gens historiquement connus. Et là on voit tout le poids du patronyme. Et on voit comment il peut être porté en positif et comment il peut servir de révélateur de la discrimination.
Il me semble que l'une des difficultés que nous avons à gérer aujourd'hui dans notre pays n'est pas tant le fait qu'il y ait des personnes d'origine étrangère. Notre pays s'est construit par des flux migratoires qui sont arrivés les uns après les autres, puisque nous sommes un bout de terre je dirais. Moi-même je suis une petite-fille d'immigrés belges et néerlandais, mais vous ne le voyez pas ! Ça n'intéresse personne. Par contre, le fait que je sois femme, tout le monde le voit et ça intéresse pour, je dirais, me disqualifier. Mais, vous l'avez vu, les choses évoluent. La question qui nous importe c'est de donner la place à des gens qui, à un moment donné, représentent une minorité visible. Une minorité visible c'est quelqu'un dont la couleur de la peau ou le nom de famille permet de la repérer, en positif ou en négatif. Mais je dis bien aussi en positif, puisque quand l'on pose la question de la représentation sur des listes électorales, bien souvent on s'arrête à mettre quelqu'un qui porte un nom repérable. Enfin, c'est la première démarche, mais ça ne doit pas être la fin de la démarche. Il me semble que si on vérifie que la représentation nationale correspond à toute la diversité culturelle de notre pays, c'est bien pour enrichir nos problématiques politiques. Il ne suffit pas d'avoir des représentants, si ça ne sert pas à lutter contre des inégalités fondamentales. Je vais prendre un exemple. Dans la semaine, Monsieur Giscard D'ESTAING a pris la place de Monsieur Léopold Sédar SENGHOR . Un jour, on a pu s'enorgueillir que Monsieur Léopold Sédar SENGHOR soit immortel. Ceci étant, nous voyons bien que nous ne sommes pas allés au bout des inégalités, et loin de là, entre les pays du Nord et les pays du Sud. Je prends un exemple qui montre qu'il ne suffit pas de représenter, qu'il ne suffit pas d'être représenté, et c'est vrai pour les femmes aussi, pour réussir à lutter contre l'inégalité, et que tout l'enjeu c'est bien le contenu des politiques.
Au Conseil Régional nous avons la volonté de nous battre contre les inégalités et les discriminations même si nous n'avons pas officiellement de responsabilité, de compétence institutionnelle en la matière. Cela parce que dans notre région les inégalités se sont accrues depuis vingt ans. Nous avons lancé une politique sociale, une politique de lutte contre les exclusions dont un des piliers est justement de lutter contre les inégalités entre territoires dans notre région. Pour les prochaines élections régionales, il y aura, je crois, quelques représentants de « minorités » mais pas assez. J'ai signé en interne à mon parti une motion qui s'appelle « la France arc-en-ciel » et qui bataillait pour que plus de candidats issus de l'immigration soient présentés. Cette motion n'a malheureusement pas été adoptée. Cela me fait dire qu'il ne faudrait pas se contenter de batailler au moment des joutes électorales. L'important, ce ne sont pas tant les représentants, c'est l'impact concret que l'on a sur les politiques publiques. J'ai l'habitude de dire « la politique ce n'est pas les élections. La politique ça commence après les élections, quand réellement on modifie les politiques publiques ». Et ça, nous pouvons le faire ensemble grâce à la démocratie participative. Il me semble que c'est une manière de donner la parole à tout le monde et de le faire en dépassant la barrière relative aux compétences.
Je dois dire qu'il y a une chose qui m'énerve singulièrement, c'est qu'on se demande s'il y a une compétence pour être élu ou pour s'approprier les questions politiques et les questions démocratiques. Il n'y en a pas. Tout être humain, tout citoyen a le droit, du point de vue et de la place d'où il vit, de dire ce qu'il ressent, et je dirais même qu'il en a l'ardente obligation. Aux Solidarités au conseil régional, nous essayé de mener des politiques qui répondent réellement aux besoins de la population. Notre action peut sembler modeste, mais elle va je crois dans le bon sens. Vous savez, le pouvoir ça n'existe pas. Chacun, quand il est élu, récupère une petite part de pouvoir, c'est-à-dire une petite part de responsabilité, et c'est la manière dont il utilise cette responsabilité en coopération avec les autres qui fait que l'on peut, ou non, transformer les sociétés. Voilà ce que j'avais envie de vous dire pour commencer ce débat.