Mlle Hanane Harrath .
Universitaire.
Bienvenue à tous et à toutes. Avant de commencer, je souhaiterais remercier AIDE-Fédération pour son invitation et pour l'organisation de cette journée de débat. Je vais essayer de m'en tenir à l'ordre de l'atelier énoncé par Mohamed BENKHALIFA :
J'aimerais commencer par l'importance de cette question de la représentation, parce que depuis un an, il y a eu a peu près une dizaine de conférences qui ont été organisées autour de cette thématique et j'ai bien l'impression, aujourd'hui, que cette question de la représentation est en train de remplacer celle du droit de vote des étrangers qui a été pendant de longues années l'alpha et l'oméga de la dite intégration politique des personnes issues de l'immigration, parce que je n'aime pas le mot "issu". Permettez-moi d'employer celui de "sorti" de l'immigration, parce que je suis pour la positivation des discours et je crois qu'on l'a trop entendu "issu" de l'immigration, donc cette question de la représentation est un peu le nouveau paradigme de l'on nous propose pour cette intégration. On sait à quel point les paradigmes sont importants. On a longtemps présenté aux jeunes le paradigme visuel de certains collégiens, le paradigme sportif de certains sportifs en disant " voilà ce sont des cases, ce sont des paradigmes par lesquels vous pouvez postuler à l'intégration ". Aujourd'hui, sur le plan politique, c'est la question de la représentation qui est mise en avant.
Alors, je vais essayer de m'en tenir très brièvement à deux points qui me semblent importants : premièrement, c'est d'essayer de comprendre comment se dit cette représentation, par quel discours et par quels mots elle se construit et elle se dit et en deuxième partie, j'aimerais essayer de voir de quoi ce discours et de quoi cette sémantique est révélatrice dans la problématique de l'autre dont parlait Mohamed BENKHALIFA tout à l'heure.
Le terme de représentation d'abord. J'ai l'impression que, bien souvent, il est utilisé dans le sens de représentativité. Or ce sont deux termes qui ne veulent pas du tout dire la même chose. Représenter quelqu'un c'est parler en son nom. Donc, si on aspire à la représentation politique, ça voudrait dire qu'on s'enferme dans une niche - entre guillemets - « communautaire », et que l'on attend des gens qui nous ressemblent, et qui vont accéder à cette responsabilité politique, de défendre nos intérêts. Mais la représentativité c'est autre chose. Parce qu'aujourd'hui, le constat est sans appel. Aujourd'hui, dans les institutions politiques françaises, que ce soit à l'Assemblée nationale ou au Sénat, la France qui siège est une France - permettez-moi l'expression - « blanche », souvent vieille, et bien loin de représenter la réalité sociale de cette France multiculturelle d'aujourd'hui. Donc accéder à la représentativité, c'est vouloir que l'instance qui prend les décisions politiques, aujourd'hui, dans ce pays, ressemble à l'ensemble de ses citoyens, et que les gouvernés puissent se reconnaître dans leurs gouvernants. Donc, moi, je crois que bien souvent c'est de représentativité que l'on parle et non pas de représentation. Et il faut faire attention à l'usage de ce terme. D'autant plus que, lorsque l'on parle de représentation, alors que ce que l'on veut c'est être représenté, on a l'impression que, finalement, parce qu'on va être dans ces instances, on va résoudre les problèmes de l'ensemble de cette population qui a déjà des problèmes. Ce qui n'est pas vrai, parce que, quand on est dans un parti politique, on devient que acteur parmi tant d'autres du programme politique de l'ensemble de cet appareil décisionnaire. Donc il ne faut pas tomber dans le piège de croire, comme on l'a fait avec le droit de vote, que ce serait l'alpha et l'oméga de la résolution des problèmes de cette population qui a déjà des problèmes.
Le deuxième point : je vais aussi essayer de démonter le discours par lequel s'énonce cette demande de représentativité. Il y a une dialectique qui s'instaure dans le discours des acteurs sortis de l'immigration. C'est qu'à la fois ils sont dans un espace citoyen et politique dont ils se sentent membres à part entière et, qu'en même temps, ils énoncent le discours de leurs actions avec la sensation qu'ils sont encore à l'extérieur. Donc il y a bien une dialectique qui s'instaure entre cet espace citoyen et leur vécu intérieur. Et la question que je me pose c'est : « Est-ce que, finalement, il n'y a pas une résistance du vécu social de ces acteurs, du vécu social en tant qu'enfants d'immigrés, en tant qu'enfants de pays anciennement colonisés ? » ; « Est-ce que tout cela n'est pas constitutif d'un vécu social qui résiste à la perte conceptuelle du politique en France et qui influe donc sur la manière de se définir ? ». C'est une question ouverte. L'une des preuves, l'une des raisons pour lesquelles je me pose cette question, c'est qu'il y a un mode opératoire du « Nous » qui est encore bien effectif. Et souvent on ne prend pas la peine de le définir. Combien de fois j'ai entendu des acteurs politiques sortis de l'immigration, des enfants de l'immigration, dire : « Nous » ! Alors, est-ce que c'est « Nous les Maghrébins du PS ou de l'UMP » ; est-ce que c'est « Nous les Maghrébins tout court » ; est-ce que c'est « Nous les Arabes » ; est-ce que c'est « Nous citoyens français » et, aujourd'hui surtout, est-ce que c'est « Nous musulmans » ? Parce que, cette présence identitaire musulmane, elle est mise en avant aujourd'hui dans l'espace politique, dans l'espace public. Elle devient le référent identitaire unique d'une personne. Or on est musulman comme on est femme et homme, comme on est Parisien en Ile-de-France, comme on est étudiant ou salarié. Et on ne l'active, cette référence, que lorsque c'est nécessaire. On n'a pas besoin de l'activer dans l'espace public, dans l'espace politique. Alors, bien sûr, il faut assumer ce fameux regard de l'Autre qui nous comprime à une certaine identité. Mais il faut l'assumer pour le déconstruire, et non pas l'assumer pour en faire un outil de négociation. Ça c'est très important.
Le deuxième grand point que je voudrais évoquer avec vous, c'est d'essayer de comprendre un peu ce que tout cela cache, ce dont tout cela est un petit peu le symptôme. Il y a, je pense, un implicite, un inconscient collectif qui est à l'oeuvre dans le rapport au politique aujourd'hui en France. Et je crois que l'on ne peut pas comprendre, on ne peut vraiment pas comprendre le sens du discours de l'action politique des acteurs sortis de l'immigration maghrébine si on a pas en tête le poids de la mémoire coloniale, le poids de la mémoire familiale de l'immigration, qui conditionne énormément ce discours. Et lorsque je fais des entretiens, je suis de plus en plus surprise de voir à quel point les discours s'énoncent vraiment en terme d'opposition, en terme de réparation, en terme d'antagonisme. Je crois que les mémoires ne sont pas encore pacifiées. Et les mémoires qui nous habitent, quand elles ne sont pas pacifiées, produisent un discours qui fait que nous sommes interrogés. Et là j'utilise volontairement le « Nous », parce que je suis aussi concernée par ces sujets. Nous sommes interrogés dans le sens où, finalement, la question qui nous est posée c'est : « Voulez-vous participer ou voulez-vous dominer ? » Tellement le discours parfois est violent et porteur d'une mémoire non pacifiée. Alors, pour conclure, la question qui me semble importante à poser, c'est essayer de comprendre comment ces acteurs essayent de passer du statut d'objet d'une histoire, d'une histoire qui a rompu avec sa temporalité, avec sa territorialité, puisque ce sont des enfants d'immigrés. Comment, du statut d'objet d'une histoire, ils peuvent passer au statut de sujet d'une nouvelle histoire, sur un nouvel espace, dans une nouvelle temporalité, quand on sait que ces mémoires ne sont pas pacifiées. Et je crois que c'est par là qu'il faut commencer. C'est par ce travail sur la mémoire. C'est parce qu'on prend en compte la mémoire de l'Autre qu'on le fait entrer dans sa sphère, et je crois que c'est l'un des points importants sur lesquels il faudrait travailler. Merci.