Michel Arab
Président de séance
Merci. Ces images ont le mérite d’illustrer, dans le secteur professionnel, ce que certains d’entre nous rencontrent. Avant d’aborder notre débat, je voudrais simplement faire un petit historique, un rappel de ce que nous avons fait ici depuis quatre ans.
- 1 - Nous avions commencé notre première rencontre en parlant de l’exclusion.
Dans ce domaine de l’exclusion, nous nous sommes aperçus que deux catégories de populations françaises d’origine extracommunautaire étaient particulièrement plus ciblées. Pour ne point les nommer : ce sont les populations maghrébines et les populations sub-sahariennes. C’est la communauté d’Afrique, bien évidemment, pour la plupart d’entre elles.
- 2 - Nous avons continué sur les discriminations.
Nous nous sommes aperçus, encore, que ces populations étaient les plus discriminées sur le territoire national français. Je ne dis pas le territoire européen, parce que nous n’avons pas les chiffres. Mais, tout à l’heure, Pierre Gineste nous en parlera avec des chiffres et des détails.
- 3 - Nous avons continué avec la représentativité dans les instances et les structures. Pas n’importe lesquelles, il s’agit des structures de la République comme :
- les syndicats,
- les partis politiques,
- les postes de la Haute Administration.
Nous nous sommes encore aperçus, à ce troisième niveau, que les mêmes populations étaient, encore, le plus touchées par cette sorte de négation et de discrimination.
Nous avons réfléchi, collectivement, pour essayer de cerner quels étaient les mécanismes, les facteurs et les déterminants qui expliquaient qu’une population (troisième, quatrième génération, à diplôme égal, à formation égale, vivant et côtoyant les mêmes personnes) se trouvait ainsi au bord de la route : en panne d’ascenseur social. Et ce malgré les tentatives politiques mises en places les années précédentes.
Nous avons en tout cas découvert deux choses : ces deux populations avaient toutes deux subi deux grands traumatismes que l’histoire n’a pas encore osé ouvrir, ni feuilleté. C’est, un, la traite négrière et, deux, le colonialisme.
Je ne voudrais pas cité le troisième élément : celui intervenu dans l’espace géographique de l’Europe. Nous avons encore connu d’autres traumatismes. Celui provenant d’une force encore plus brutale, probablement, celle du nazisme. La question du débat sur le nazisme a été ouvert. Nous avons ouvert le débat sur les conséquences d’une politique et d’une idéologie. Idéologie provoquant qu’une catégorie de la population française - soit une population européenne - pleinement citoyenne subisse, un jour, d’une façon extrêmement excessive et brutale, la conséquence d’un déclassement social en devenant les rebuts de la société. C’est un élément que nous devons gardé en mémoire. Nous avons eu ce courage – l’ensemble des pays européens ont eu le courage d’ouvrir ce dossier, de discuter sur cette question du nazisme. Aujourd’hui il est véritablement temps d’aborder également les deux autres événements historiques : la traite négrière et le colonialisme. Nous ne pouvons pas faire – je voudrais trouver le terme exact – l’économie de débat. Il faut véritablement avoir ce débat, si nous voulons éliminer de nos mémoires collectives les traumatismes qui ne sont pas encore refermés. Ce n’est qu’à travers la « clôture » de ces traumatismes que nous pourrons probablement nous avancer vers un destin commun, les uns des autres, d’égal à égal.
Voici les grands points ressortis des trois débats précédents avec AIDE Fédération.
- 4 - Aujourd’hui, nous allons abordé un autre aspect de ces débats.
Nous avons vu que nous avons quand même progressé. La République a des efforts : il faut lui rendre hommage quand elle les fait, il faut être comptable des efforts faits. Nous avons vu les Représentants de la République prendre à bras le corps cette question de la représentativité de tous les citoyens à un niveau égal, à diplôme égal, à formation égale, dans les différentes structures de la nation.
Malgré ces efforts, malgré la volonté des élus politiques, nous nous apercevons, cela ne reste prégnant. Ils sont parfaitement conscience qu’une fracture est en train de se faire : je le crois véritablement. Cette fracture est une fracture communautaire. Ils ont mesuré que si nous fragmentions la communauté nationale, nous risquerions d’arriver à des choses extrêmement néfastes à tout le monde.
Au-delà de ce constat, on s’aperçoit qu’il y a des barrière, des freins. Aujourd’hui, j’aimerais que nous abordions ces freins, que nous essayons de cerner où se situent ces nœuds. Aujourd’hui encore nous ne soyons pas capables de dépasser nos différences pour pouvoir, ensemble, construire un avenir pour nos enfants.
Alors il y a quelques pistes. Je peux en prendre quelques-uns au hasard. Ceux-ci, je le sais, font vous faire réagir- c’est ici la dernière barrière.
Nous sommes dans une République. Nous sommes dans un pays laïc. Paradoxalement où est le dernier rempart qui nous empêche, nous, d’origine extra-communautaire, d’accéder aux postes à responsabilité de ce pays, aux postes où nous pourrions, ensemble, porter le destin de ce pays ?
Je vais vous le dire : la raison est que vous avez 10 de la population qui est musulmane pratiquante. Vous verrez, tout est saturé à travers l’espace médiatique, l’espace social et à travers l’espace culturel sur cette question d’appartenance à la religion musulmane.
Non pas que cela soit critiquable en soi. Mais, réfléchissez-bien, nous sommes dans un espace républicain, dans un espace laïc qui, depuis 1905, a séparé la fonction politique - réservée à l’action laïque - de la fonction religieuse - le fonction religieuse étant une fonction uniquement personnelle, individuelle. Ce qui veut dire que ces deux sphères sont diamétralement opposées sur lesquelles nous ne pouvons pas intervenir.
Nous ne pouvons pas accepter, dans un pays laïc, que la sphère religieuse vienne nous dicter nos comportements républicains ou nos comportements politiques. Si jamais nous nous laissions dicter cela, nous nous exclurions alors, définitivement, de la sphère politique, laïque et républicaine. C’est le dernier piège.
Nous n’avons pas le droit de plonger dedans. Parce que, voyez-vous, quand nous serons connoté de manière religieuse, nous serions circonscrits à des territoires politiques et imaginaires. Nous le refusons pour les chrétiens comme nous le refusons pour le judaïsme. On le refusera, et c’est normal, pour les musulmans. Nous n’avons pas à accepter cette règle du jeu et nous devons nous en sortir. Voilà les éléments qui structurent, en tout état de cause, notre situation aujourd’hui.
Nous allons parler maintenant des espaces d’expression politique au sein des partis politiques. Mais, encore une fois, ne croyez pas qu’un mandat électif pour un élu d’origine extracommunautaire soit la réponse miracle à nos attentes.
La position d’un élu au sein d’un parti politique – je donnerai la parole à ceux qui y sont à l’intérieur de ces partis politiques – ne pèse pas lourd, réfléchissez une seconde. L’UMP n’a pas eu besoin d’un Sarkozy. C’est Sarkozy qui a pris l’UMP. Ce qui veut dire que nos forces sont ailleurs et ces autres forces sont agissantes, ne soyez pas dupes de ce rapport de force.
L’action politique ne se situe pas à la tête. L’action politique se situe sur le terrain. C’est sur le terrain que nous allons avancer ensemble. C’est en prenant conscience de notre force, de notre valeur sur le terrain, de l’action quotidienne que nous aurons une chance de peser l’action de nos élus. Ne le croyez pas nous sommes véritablement dans une situation où paradoxalement l’élu politique est soumis à une discipline de parti. Il est soumis au paradoxal paternalisme du chef de parti : c’est une tare française et des hommes politiques.
L’espace de l’élu politique se réduit à cela. Nous devons en tenir compte : si nous voulons avoir aujourd’hui, véritablement, un poids politique; si nous voulons participer à l’avenir de ce pays. Dites-vous bien c’est sur le terrain, lorsque vous serez suffisamment puissants, lorsque vous aurez pris conscience de votre valeur numérique, de votre capacité à intégrer ces espaces que les partis politiques, alors, seront probablement en mesure de prendre en compte ce que vous avez à dire ou à exprimer.
Voilà le préambule. Je vais sans tarder passer la parole à madame Bourcart. C’est encore vous je suis désolé, puisque vous avez été interpellée en direct. Nous voudrions que vous nous expliquiez l’espace que vous occupez dans l’action quotidienne, en tant qu’Adjoint au Maire de la ville de Paris. C’est cela qui nous intéresse. Nous voudrions aussi, éventuellement, comprendre quels sont les freins, quelles sont les limites de votre action au sein de cette municipalité.
Mesdames, messieurs, je vous remercie.