Madame Francine BAVAY
Vice-Présidente de la Région Île de France
Cette question m’amène à – si je veux pouvoir y répondre en totalité – essayer de reconstruire une vision du monde. Mais tu as raison. Car je crois qu’il nous faut sortir des discours et essayer de nous confronter à cette question difficile. Pour nous, aujourd’hui, il faut réinventer une manière de vivre la démocratie en donnant la place à chacun, en permettant à chacun de participer aux décisions qui le concernent, mais aussi pour tous ceux et celles qui vont nous succéder. Parce que je crois que ce à quoi nous sommes en train de nous confronter ici, c’est la construction d’une démocratie concrète. On sait bien comme c’est difficile.
La compréhension, l’intérêt que je porte à ces questions de discrimination sont liées à mon expérience concrète, de femme qui a vécu le refus d‘une place aux femmes, à un moment donné, de la société. Je me suis dit : à partir du moment où je me suis battue pour moi-même et où j’ai obtenu une amélioration de ma place et de celles des femmes dans la société, je suis redevable de ce que j’ai gagné pour les femmes à tous les autres discriminés. Je crois que c’est cela qui est structurant dans la construction d’une société. C’est la solidarité fait que lorsqu’on a gagné quelque chose pour soi, on le transmet aux autres et, par là même, nous devenons égaux dans cette société.
Une fois cela dit, qu’est-ce qu’un parti politique ? Un parti politique est une association de personnes qui, ensemble, essaient de promouvoir une vision de la société. Alors, j’ai l’habitude de dire que les visions de droite sont gestionnaires de la société telle qu’elle est. Les visions de gauche sont plutôt mues par le désir de dépasser les inégalités. Puis il y a les « écolos » qui sont de gauche et veulent qu’on prenne conscience que les inégalités sociales sont aussi des inégalités environnementales. Ils disent que si on ne prend pas en compte ces inégalités environnementales c’est l’humanité elle-même qui peut être mise en danger. Donc, en quelque sorte, on complexifie de nouveau la branche politique : parce nous nous donnons, en plus, une responsabilité vis des générations qui vont nous succéder.
Et il me semble, même si les Verts sont un parti neuf, qu’il nous faut aussi assumer la responsabilité de ce qui s’est passé avant. Parce que Michel, tu as raison, si nous ne sommes pas capables de dire que nous sommes comptables des ravages et des conséquences causées par le Colonialisme ou la Traite, etc., nous avons néanmoins un devoir de mémoire. Non pas pour nous débarrasser d’une culpabilité, mais pour permettre à ceux et celles dont les parents en ont été les victimes, de comprendre ce qui s’est passé pour pouvoir aider ceux auxquels cela risque d’arriver aujourd’hui. Ces questions-là, non, ne sont pas encore dépassées. Aujourd’hui, des êtres humains vivent concrètement des situations de néo-colonialisme financier, par les multinationales. On n’en est pas sorti, encore aujourd’hui. Il faut se rendre compte que dans les relations entre les pays du Nord et les pays du Sud, il y a des relents de colonialisme.
Donc, voilà l’objectif d’un parti politique comme celui auquel j’appartiens. En fait, il y a quelque chose dont il faut être conscient : un parti politique est un outil qui n’appartient pas à ceux qui l’ont crée. C’est un outil qui devient un bien de la société. Chacun peut se l’approprier, s’il pense que c’est le bon outil. C’est là, je crois, que vous, vous devez vous posez la question - en tant que victime de la discrimination : « Est-ce que ce parti sera un bon outil pour faire entendre que cette discrimination est inacceptable ? ».
Mais cela ne suffit pas. Il ne suffit pas de faire dire à un parti qu’une discrimination est inacceptable pour en supprimer les conséquences. Parce qu’on le sait bien les partis essaient d’organiser la représentation dans la société. Michel, tu as raison de dire que plus un organisme ou un parti est institutionnalisé, historicisé, et moins les derniers ou les plus faibles sont représentés. Cela ne signifie pas qu’ils sont moins concernés par l’évolution de la société. J’ai rencontré, l’autre jour, l’association qui s’appelle « Stop précarité !». J’ai rencontré une femme « leader » dans la bataille des ouvriers et des employés dans l’hôtellerie. Cette jeune-femme est le leader de ce mouvement. Elle est en difficulté parce qu’on essaie de la licencier, en raison de ce mouvement. Je peux vous dire que faire « la démocratie » a été évident pour elle : elle n’a eu aucun besoin d’aucune aide pour la monter sur place. Autrement dit, elle a fait valoir ses droits. Elle a crée une dynamique de résistance.
Supposons qu’elle décide d’adhérer aux Verts. Il faudra qu’elle légitime de nouveau sa présence chez les Verts pour se faire entendre : à ce niveau-là je crois que nous sommes assez égalitaires. Khadidja ne me contredira pas, je crois, quand il s’agit de choisir une personne qui va nous représenter, c’est une bataille, je dirais, difficile. Paradoxalement, les partis sont des morceaux de la société, ils se comportent comme la société. Donc c’est plus difficile si on est originaire des couches d’immigration notamment des dernières arrivées. On sait bien que les gens s’installent et s’intègrent dans la société. C’est plus difficile si on est une femme. C’est plus difficile si on fait partie des plus fragiles ou si on n’appartient pas aux classes les mieux intégrées dans la hiérarchie sociale, c’est clair. Il faut donc trouver des méthodes correctives.
Les Verts réfléchissent depuis longtemps à la question d’avoir des gens d’origine maghrébine, d’origine Black, qui soient sur nos listes. Je ne dirais pas que c’était un succès total. Ceci étant dit, cette question nous travaille. Nous avons encore à notre dernier congrès - tenu le 5 décembre dernier. Nous avons eu un débat sur la question : il y a eu de grandes disparités sur les résultats. On a posé la motion déclarant « il faut des personnes d’origine immigrée, d’origine maghrébine ou black » . En Île-de-France, elle a été votée. Mais dans d’autres régions, où paradoxalement la question se pose moins, les gens n’ont pas vu l’intérêt de se la poser. Ils sont parvenus à cette vieille question des quotas : pourquoi des quotas, où arrêter les quotas. Je me souviens que jeune femme, je ne voulais pas de quotas. Je m’étais battue contre les quotas. Je ne voulais pas être un quota : cela allait diminuer ma légitimité. Finalement, j’ai soutenu la bataille pour la parité. Cela peut paraître contradictoire : je me suis dit que c’était au moins une manière de poser la question.
Donc je crois qu’il faut nous poser la question des quotas. Non pas que nous pensons qu’avec les quotas nous résoudrions les problèmes. Mais parce que cela nous permet de nous poser la question. Il nous faut aussi nous poser la question de la discrimination positive. En effet, je crois que lorsqu’on constate la présence de la discrimination, on a la responsabilité d’essayer d’y trouver des solutions. Le fait de la demander – encore une fois - n’est pas la solution en soi, mais cela permet de lancer le débat dans la société. Cela permet à chacun de prendre conscience que cette discrimination est inacceptable, d’essayer de trouver les voies pour y arriver.
Alors, je vous l’ai dit, au mois de juin, nous allons créer dans la région Île-de-France, un Conseil pour l’égalité. Alors , j’ai fini par oublier comment il s’appellera. Nous avons dû changer six ou sept fois son appellation. Pardonnez cet oubli, puisque l’essentiel, c’est ce qu’on y fera. Donc, un travail de préfiguration va être lancé. Je vous conseille, quant à moi, à cette étape-ci de faire entendre ce que vous avez à dire et d’interpeller nos élus,. Il y a dans la salle, mon collègue Tarek Benniba. Ma collègue vice-présidente Claire Villiers est en charge, avec Lucille Schmidt, de la préparation d’une proposition - elle devrait être votée fin mars. Je crois que vous devez les interpeller. Vous devez leur dire ce que vous avez à dire. Je vous l’ai déjà dit, je me répète sur cette question, je me répéterais inlassablement.
Le premier acte politique est de dire ce qui est insupportable, ce qu’on ne peut pas assumer : c’est votre devoir de personnes qui sont discriminées. C’est ce que vous nous devez en quelque sorte. À vous-mêmes, mais à nous aussi, parce que c’est le seul moyen de dépasser cette situation. Encore une fois, je crois que l’histoire des sociétés humaines est l’histoire de gens qui bougent. Donc il y aura toujours de nouvelles immigrations. Mais, nous, nous devons ensemble résoudre cette question qui nous anime aujourd’hui. Aujourd’hui, ce sont des gens d’origine maghrébine et sub-saharienne qui sont particulièrement discriminées. Dans cinquante ans, ce sera d’autres gens, peut-être de l’Est. Je ne sais pas, je ne sais pas le dire aujourd’hui.
Mais, il me semble que nous nous devons de trouver des solutions ensemble, parce que c’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu. Dernier point : ces solutions ne seront pas que démocratiques. Ces solutions doivent être aussi sociales. Parce que cela ne sert à rien de donner à une partie de l’humanité une représentation - avec laquelle elle pourra s’identifier, lui ressembler, s’y projeter - si on ne lui donne pas l’égalité au quotidien, en somme l’égalité des conditions de vie. C’est une question sociale. J’espère que le Conseil pour l’Égalité sera capable de faire des propositions de politique sociale permettant de corriger réellement les inégalités au quotidien. Sinon nous serions passer à côté de cette solution. Nous essayons de mettre en œuvre cette solution et nous ne pouvons pas la mettre en œuvre nous, politiques, entre nous. Nous devons faire avec les associations, mais aussi avec les personnes directement concernées. C’est le seul moyen, il me semble, pour y arriver.